SUPERNATURE

Centre d'art Contemporain Yverdon, Suisse, 26 juin - 13 septembre 2021

Artistes

 

Pascal Berthoud, Sarah Carp, Noémie Doge, David Gagnebin-de Bons, Vidya Gastaldon, Shannon Guerrico, Romy Colombe. K, Miguel Menezes, Nusser Glazova, Stefan Rinck, Maya Rochat, Léonie Vanay

 

Série Iceberg, 2015-2021, acier inoxydable et acrylique

L’exposition, dont le titre est emprunté au morceau écrit par Cerrone en 1977, propose une vision puissante et magique de la Nature, non sans une pointe d’humour psychédélique.

A la fin des années 1970, caractérisées par leur hédonisme, Greenpeace existe déjà mais les réserves naturelles paraissent illimitées. Le capitalisme dicte allégrement ses règles au monde et aux créatures qui le peuplent. Pourtant, quand Cerrone sort son hit dans le sillage du Disco en Europe, le premier choc pétrolier a déjà eu lieu et le deuxième se prépare. A quelques exceptions près, la société occidentale vit à un rythme de consommation optimiste et naïf. Les Trente Glorieuses touchent à leur fin, mais des rêves en plastique bercent toujours les nuits endiablées des baby-boomers.

Aujourd’hui, le mode de vie des générations nées en Occident depuis le milieu du XXe siècle – auquel on attribue en grande partie la responsabilité de la catastrophe écologique du réchauffement climatique – est de plus en plus remis en question et semble voué à changer radicalement.

S’interrogeant sur le rôle de l’art à la fin de ce cycle historique, l’exposition réunit les œuvres de douze artistes dont la pratique est liée, de manière directe ou indirecte, à la Nature. Dans leurs recherches, cette dernière est à la fois source d’inspiration, objet d’étude et d’expérimentation, permettant de sonder différentes thématiques sociales et culturelles. Telle une planète fantasmée, l’exposition présente diverses formes d’expression, d’interprétation et de réaction à la confrontation – consciente ou pas – avec l’hypothèse de l’effondrement de notre civilisation.

La chanson décrit un futur où l’utilisation de produits chimiques dans l’agriculture a créé des monstres qui cherchent à se venger de la race humaine. A sa lecture, le premier effet d’inquiétude provoqué par cette vision – une sorte de dystopie aux accents prémonitoires – a cédé la place à un sentiment d’apaisement. En effet, malgré les erreurs commises par l’entreprise humaine, la Nature apparaît comme toute-puissante et invincible. A l’instar d’une cellule dégénérée dans un organisme, l’être humain peut être dompté et reconduit à sa condition mortelle, sans que l’Univers en pâtisse pour autant.

Suivant cette vibration étrange et en définitive positive, l’exposition a été imaginée et conçue à la manière d’une promenade visuelle, le Centre d’art s’ouvrant comme un jardin sur la vie de la cité.

La quasi-totalité des œuvres a été produite pour l’occasion. Peinture, dessin, sculpture, photographie, vidéo et installation dialoguent ainsi par un jeu subtil de contrastes et correspondances.

Passé le portail végétal, dans le hall du bâtiment du XVIIIe siècle, une photographie de format rond réalisée par David Gagnebin-de Bons invite à pénétrer dans un espace imaginaire, avec comme guide une âme chamanique. Son aura couleur mauve attire le regard et renvoie à la tête de loup qui, passée la porte de l’espace d’exposition, ouvre la procession d’une série d’offrandes, savamment préparées par Romy Colombe. K.

L’artiste invoque ici le feu, l’eau, des plantes et des animaux pour nous attirer vers une fontaine dans laquelle bout inlassablement une décoction. A travers l’écriture, Romy nous livre des messages de lutte et d’amour qui demandent à être déchiffrés.

A gauche, trois dessins monumentaux au graphite de Noémie Doge sont inspirés de la Personnalité des animaux, ouvrage de zoologie écrit par le sophiste Claude Elien de Préneste (Grèce, IIe-IIIe siècle ap. J.-C.). De l’histoire narrant le triste destin des tortues marines, dont les pupilles sont prisées et montées en joyaux, l’artiste compose un motif d’écailles et suggère la présence d’une divinité naturelle qui semble parée d’ornements byzantins.

Peut-être dompté par cette maîtresse évanescente, un animal fantastique, sorti du bestiaire du sculpteur allemand Stefan Rinck, est figé dans la pierre calcaire. Cette créature regarde-t-elle en direction d’un paradis dont elle a été chassée ?

L’importante toile de Vidya Gastaldon, intitulée Le Pays de l’éclairement, dépeint des formes qui habitent un monde merveilleux, dans lequel la Nature est douée d’une force magique, sensuelle et apaisante. L’artiste française invite à une expérience méditative et, dans son postulat, cite le penseur indien Krishnamurti : « La beauté, c’est l’abandon total du soi, et avec l’absence totale du soi, il y a " cela " ».

Dans un même esprit de lâcher-prise, la photographe Sarah Carp capture notre regard avec un tourbillon étincelant et nous aspire dans une masse noire ; est-elle liquide ou aérienne ? La perte de repères est quasi-totale, la magie des images opère.

A nos pieds grouille une migration de limaces albinos, façonnées en terre par Shannon Guerrico. Plus de quatre cents êtres mutants qui, dans leur mouvement, nous obligent à contourner l’espace et à nous retrouver face à une série d’Icebergs soudés et peints par Pascal Berthoud. Totems sacrés à l’eau, élément de la vie par excellence, ces pièces questionnent notre rapport à la mémoire, à l’environnement et à la dématérialisation des images.

Par affinité chromatique, ces sculptures nous renvoient aux échantillons de ciel de la série Bifröst, aussi créée par Guerrico. Dans la mythologie nordique, ce nom désigne un arc-en-ciel qui relie la Terre aux autres mondes.

Ces images dialoguent avec la peinture murale réalisée par Miguel Menezes. Se basant sur l’observation et la représentation du ciel, le peintre lausannois investigue les différentes disciplines l’ayant étudié ou représenté. Aussi bien du point de vue de l’histoire de l’art que sous l’angle de la science et de l’ésotérisme. L’artiste a conçu cette œuvre monumentale en considérant non seulement l’architecture du Centre d’art, mais en réfléchissant aussi aux autres œuvres exposées.

Elégante et majestueuse, cette composition invite à une danse cosmique se prolongeant sur toute la paroi Est, jusqu’au jardin de verre installé par le duo zurichois Nusser Glazova. Dans la lignée d’un kitsch post-ironique, les deux artistes nous offrent une flânerie dans une prairie fragile, parcourue d’un son apaisant, qui incite à la joie.

Ici, dans une légèreté sans nuage, nous pourrons préparer nos armes et bagages en vue du dernier combat. En effet, le moulage en bronze créé par Léonie Vanay est assemblé comme on ferait son sac pour partir en voyage vers l’inconnu. Cet attirail est composé d’amulettes, et leurs matériaux originaires – bambou, cire, cuir, rotin etc. – font référence aux outils nécessaires à l’aiguisage d’une lame.

Dans la salle qui lui est consacrée, Maya Rochat propose une expérience visuelle et sonore immersive. Dans sa pratique, l’artiste se questionne sur la place de l’art dans la société, en invitant le public à s’engager et à le vivre pleinement. Dans cette volonté, elle a conçu sa composition vidéo comme une grande toile en mouvement. Inédites et figuratives, les images de feuillages deviennent autant de motifs végétaux, conquérant l’écran et recouvrant des scènes nocturnes de Luna Park. Ici, la machine semble lutter contre la force de la Nature. Dans un dernier éclat, le robot capitaliste, voué au divertissement de masse, gémit dans un effort ultime et vain.

 

Rolando Bassetti, juin 2021